Pénuries de main d’œuvre : la loi du marché rappelle que le travail a un prix

À peine la reprise post-crise sanitaire s’amorce-t-elle, que la lancinante question des pénuries de main d’œuvre en profite pour revenir au premier plan. « On voudrait bien embaucher, mais on ne trouve pas ! ». Un peu comme si les candidats potentiels se dérobaient devant les offres de travail, entravant la relance tant attendue. A qui la « faute »? La question, pour être mal posée, offre l’occasion de revenir sur quelques fondamentaux.

Un poste de travail, ce sont d’abord des caractéristiques propres–horaires de travail, pénibilité, charge mentale, qualification, etc.–souvent intangibles ou difficilement modifiables, du moins dans une perspective de court terme ; à titre d’illustration, on sait qu’à l’hôpital, dans les transports ou la restauration, les horaires décalés font parties du métier.

De la même façon, pour toute personne à la recherche d’un emploi, l’offre de travail s’inscrit dans un environnement donné: le niveau des allocations de chômage perçues, le logement et les moyens de transport disponibles, les dispositifs de garde d’enfants, sont autant de paramètres déterminants dans la décision qu’elle est amenée à prendre. Or, à court terme, il n’est guère possible d’agir sur ces leviers (sauf à la marge), en raison des implications financières ou de la sensibilité sociale et politique des sujets concernés.

Le travail (sans être tout à fait une marchandise comme une autre) obéit à la loi du marché

Aussi, en situation d’urgence, en présence d’un décalage entre l’offre de travail et les attentes des candidats, une seule solution émerge : celle consistant à proposer une contrepartie salariale à la hauteur ; c’est-à-dire une rémunération qui compensera– et même un peu plus– les contraintes et autres renoncements auxquels expose l’emploi proposé. L’appel à cette variable d’ajustement qu’est le salaire signifie que le travail (sans être tout à fait une marchandise comme une autre) obéit à la loi du marché. Cette idée enseignée par la pensée néoclassique a le mérite de rappeler qu’il ne faut pas céder à une tentation française (née d’une conception erronée ou volontairement mal comprise de l’État providence) qui consiste à faire porter la responsabilité des pénuries de main d’œuvre sur des allocations de chômage toujours trop élevées (1) ou encore sur les faiblesses du système de formation initiale et continue.

En réalité, s’agissant le plus souvent de la quête de personnel qualifié, la mise en accusation des dispositifs d’indemnisation n’a guère de sens: les allocations de chômage pour un ancien salarié qualifié à temps complet représentent en général 57 % du salaire de référence (selon la convention d’assurance chômage en vigueur); un tel niveau d’indemnisation ne peut sérieusement faire de l’ombre aux revenus de l’activité. La mise en cause de la formation initiale et continue n’est pas plus pertinente. La formation est certes indispensable mais elle ne sera jamais qu’un outil et n’a pas vocation à orienter les candidats vers les qualifications recherchées. Sur ce point, on retiendra que l’apprentissage, figure emblématique de toutes les politiques d’emploi, n’a rempli qu’en partie ses objectifs : il y manque toujours la revalorisation– notamment salariale—des métiers auquel il donne accès.(2)

L’approche anglo-saxonne –fortement marquée par la responsabilité individuelle—place plus facilement le salaire au centre du deal entre l’employeur et le salarié

Aucun pays n’échappe aux débats sur les causes des pénuries de main d’œuvre et sur les solutions à y apporter ; cependant, l’approche anglo-saxonne–fortement marquée par la responsabilité individuelle—place plus facilement le salaire au centre du deal entre l’employeur et le salarié (3). Elle apparait plus honnête et plus réaliste, en rappelant que sur un marché, y compris celui du travail, le prix de la prestation—le salaire en l’occurrence–est l’argument décisif de la rencontre entre la demande et l’offre. Réponse la plus évidente à court terme, la hausse de la rémunération est également pertinente à long terme, car des métiers revalorisés par un salaire attractif attireront des candidats plus nombreux et plus motivés. Et en bonne logique économique, l’appareil de formation initiale et continue adaptera son offre en quantité et en qualité pour satisfaire la demande. (4)

(1) La réforme du régime d’assurance chômage applicable au 1er octobre 2021 (réforme issue du décret n°2021-1251 du 29 septembre 2021, fortement critiquée et attaquée devant le Conseil d’État par les syndicats de salariés) est révélatrice : elle a notamment pour objectif affiché de répondre aux pénuries de main d’œuvre en rendant moins «attractif» le système d’assurance chômage.

(2) Sur la valorisation de l’apprentissage, voir également dans ce blog: janusconsulte.blog/2018/05/14/revaloriser-lapprentissage-cest-le-reserver-aux-meilleurs/

(3) « Pay them more » ( « Payez les plus »): le Président Biden a chuchoté ces trois mots lors d’une conférence de presse à la Maison Blanche le 24 juin 2021 en évoquant les difficultés de recrutement des entreprises; il semble avoir ouvert la voie car en France, la mention du salaire comme réponse aux difficultés de recrutement est plutôt inédite et récente : voir interview du ministre de l’économie Bruno Le Maire du 25 aout 2021(https://www.bfmtv.com/economie/bruno-le-maire-sur-les-salaires-le-travail-doit-payer_AN-202108250307.html ); voir également : interview de Bernard Cohen-Hadad, président de la CPME du 10 septembre 2021 (https://www.lefigaro.fr/vox/economie/comment-expliquer-la-penurie-d-emplois-dans-certains-secteurs-20210910 ) . Lors de la rencontre des entrepreneurs du Medef qui s’est tenue les 25 et 26 août 2021 à Paris, le président Geoffroy Roux de Bézieux a admis qu’il faudrait bien augmenter les salaires pour attirer les candidats sur les métiers en tension. L’organe statistique du ministère du travail, la DARES ne dit pas autre chose dans son étude publiée le 1er octobre 2021 où il pointe une trentaine de métiers en tension dans lesquels « les conditions de travail ou de salaire sont trop dégradées »( https://dares.travail-emploi.gouv.fr/publication/quelle-relation-entre-difficultes-de-recrutement-et-taux-de-chomage )

(4) On peut évidemment faire observer que sur un marché fortement concurrentiel, la marge de manœuvre de l’employeur confronté à des difficultés de recrutement peut-être réduite, voire inexistante; s’il n’est pas en mesure de répercuter la hausse des salaires sur ses tarifs, il doit alors chercher des gains de productivité ailleurs pour compenser, solliciter un allègement de charges auprès des pouvoirs publics, etc. Dans tous les cas, la question de l’emploi (la crainte d’aggraver le chômage) se tient en embuscade mais rappelons qu’en toutes époques, des emplois sont appelés à disparaitre, tandis que de nouvelles activités, donc de nouveaux métiers et de nouveaux emplois, se créent.


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